Jeune diplômée et chômeuse…

Article : Jeune diplômée et chômeuse…
Crédit: Freepik
14 juillet 2022

Jeune diplômée et chômeuse…

Depuis quelques temps, bien au-delà des questions habituelles que je recevais auparavant au sujet de ma santé, il revient une question que seuls les plus téméraires osent poser : « Que vas-tu faire de ta vie maintenant que tu as fini tes études ? ». Pour la plupart -dont moi même, je l’avoue- « blogueuse » ce n’est pas un métier. Mais avant d’arriver à « où j’en suis aujourd’hui », il est peut-être judicieux de savoir d’où je viens.

Mon parcours

D’aussi loin que je m’en souvienne, j’ai toujours été très adroite dans le maniement de la langue. D’aucuns se diraient « ah oui, elle est blogueuse c’est normal », mais non ! Je ne suis pas vraiment blogueuse, du moins je le suis mais ça n’a aucun rapport avec mon parcours « scolaire ». Malgré donc mes talents littéraires, j’ai été orientée vers les sciences après mon brevet. Car au Cameroun, la littérature, c’est « pour les faibles » (en plus d’être jugée « trop restrictive »). Merci à la conseillère d’orientation qui n’avait que talent pour venir montrer ses courbes voluptueuses dans des vêtements trop serrés. Après la galère de ma seconde, puisque j’avais eu la brillante idée de ne pas faire ma troisième, j’ai eu haut la main mon Baccalauréat, et bonjour la Fac.

Comme la plupart des parents au Cameroun, mes parents rêvaient d’avoir un enfant médecin. C’est donc tout naturellement que je me suis orientée vers le concours des écoles de médecine que j’ai lamentablement échoué dfeux fois. J’avais 16 ans et les études semblaient trop faciles pour moi donc le choc était sévère. Je n’avais jamais envisagé que je connaitrais l’échec, donc je n’avais pas de plan B. Le « poulailler » -nom donné à l’Université de Douala- était donc mon seul recours. J’ai, sans aucun doute, détesté chaque instant passé là bas, mais bon je n’allais pas rester au quartier. Heureusement j’ai trouvé un échappatoire en candidatant pour une école d’ingénieurs puis une autre. Et voilà que je suis Ingénieure du pétrole -pour ceux qui n’auraient pas lu ma page « A propos »-.

L’emploi au Cameroun

Déjà, la plupart de mes amis avec qui j’ai fait les bancs ont dû se réorienter professionnellement, ça aurait dû me mettre la puce à l’oreille. Plus de la moitié des jeunes sont au chômage et ça va grandissant. En règle générale, pour devenir quelqu’un, il est mieux d’avoir soi même « quelqu’un ». Jusqu’ici toutes ces constatations consternantes n’avaient pas eu raison de mon optimisme. Le problème de l’emploi des jeunes au Cameroun est dû à une multitude de facteurs. De l’étudiant au chef d’entreprise et même les pouvoirs publics, tous savent ce qui ne va pas.

Recherche d’emploi (Source: Freepik)

Au delà d’un climat économique invivable, avec l’Etat comme premier pourvoyeur d’emploi, le choix de carrière est très vite une utopie. En plus du fait qu’ici les emplois ont ce qu’on appelle les « yeux ». La légende raconte que dans certaines entreprises camerounaises de « prestige », avant même qu’un recrutement soit lancé officiellement, les postes sont déjà distribués aux gens qui connaissent les « bonnes personnes ». Les entreprises les plus fiables en matière de recrutement semblent être les multinationales mais elles mêmes n’ont pas bonne réputation. Que faire donc quand on est jeune diplômée et que nos parents n’ont pas eu la bonne idée de se créer un réseau influent?

Beaucoup diront que la formation n’est pas la meilleure, ainsi on a beaucoup de diplômés mais très peu de compétences. Quand j’étais étudiante, j’avais tendance à rejeter la faute sur les écoles, qui, à mon avis, ne prennent pas vraiment la qualité de leur formation au sérieux. Mais quand les entreprises n’offrent pas de stages ou d’alternances ou n’en offrent qu’aux étudiants d’écoles prestigieuses (écoles qui coûtent soit dit en passant une fortune), inaccessibles à la grande partie des camerounais, on se rend bien compte qu’on n’est pas sortis de l’auberge.

L’esclavagisme des étudiant(e)s et jeunes diplômé(e)s.

Je dois le reconnaître, j’ai aussi été cette personne qui connait quelqu’un. La plupart de mes expériences professionnelles en découle. Ce n’était pas toujours « la bonne personne » mais c’était des personnes qui m’ont donné l’opportunité d’apprendre. J’ai observé deux choses en dehors du fait qu’en fonction de qui tu connais, le traitement varie. C’est qu’être étudiante ou jeune diplômée dans certaines entreprises est la porte ouverte à l’esclavagisme moderne et qu’être une femme c’est probablement la pire des choses.

Déjà, s’agissant du premier pan, dans ma formation d’étudiante, j’ai eu à effectuer des stages dans lesquels je ne comptais pas mes heures de travail. Je commençais aux aurores et finissais parfois en pleine nuit noire, avec des déplacements inopinées dans des zones reculées. Sans contrat, sans aucune forme de rémunération, je n’avais même parfois pas de document qui justifiait ma présence. Et quand je soulevais ce point, je recevais des « ça fait partie de la formation », « c’est une chance pour toi », « tu as de la chance, tes parents te soutiennent financièrement ». Un jour, un manager m’a même dit l’air de rien : « Moi aussi j’ai été à ta place et j’en étais ravi, tu devrais montrer plus de gratitude à mon égard ». Dans l’esprit de la plupart, le fait qu’on soit des étudiants ou des jeunes diplômés et qu’on ait besoin d’expérience justifie tous les abus.

Le harcèlement sexuel en entreprise

Comment parler d’abus, sans évoquer la banalisation du harcèlement sexuel dans ce pays ? Dans mon domaine, le monde du travail est dominé par les hommes. A l’entretien déjà, quand tu es reçue par un homme, les propositions indécentes pleuvent. Je ne peux compter le nombre d’entretiens que j’ai eu qui ont dérivés sur des appels et des invitations le week-end à Kribi. Quand ce n’était pas le cas, une fois intégré à l’entreprise, il fallait subir les avances des uns et des autres. Les propos inconvenants ne sont même pas le pire dans ce qui peut arriver à une femme dans ce milieu, il y a aussi des attouchements, qui sont monnaie courante.

Le comble dans tout ça, c’ est qu’on ne peut pas se plaindre. Il y a moyen qu’on te demande ce que tu as fait pour inciter ce comportement envers ta personne. Très souvent on remet en question le fait même de sociabiliser avec les personnes qui partagent cet environnement de travail avec toi. Je ne peux compter le nombre de fois où des sous-entendus du genre ont été employés envers moi. On me fait comprendre que c’est de ma faute si je suis harcelée ou agressée sexuellement. Certaines personnes se sont mêmes amusées à me faire comprendre que je devrais accepter de me faire harceler sexuellement. Je cite « le monde de l’emploi est comme ça surtout quand tu es une jolie fille ».

Pour être employé au Cameroun, il faut être prêt(e) à l’esclavagisme et laisser ses principes et valeurs à la porte. Je ne compte pas être de ceux et celles qui considèrent leur métier comme un châtiment. Le bout du tunnel doit être encore loin…

Partagez

Commentaires

Bankolé Boladji
Répondre

J'ai lu et apprécié.

Lizzie_Loud
Répondre

Merci